Euthanasie : Faites-nous confiance, on s’occupe de tout.

Mardi soir à Paris les rencontres transdisciplinaires intitulées «  LES BATTEMENTS DU TEMPS » recevaient Didier Sicard, médecin, président d’honneur du Comité national consultatif d’éthique (CNCE), et auteur du rapport sur la fin de vie remis à François Hollande en décembre dernier. Après une brève introduction de Jean-Claude Ameisen, l’actuel président du CNCE et organisateur de ces rencontres,  Didier Sicard a exposé durant près d’une heure et devant un amphithéâtre comble les grandes lignes du rapport qui est actuellement dans les mains du gouvernement et dont on peut penser qu’il jouera un rôle déterminant dans les délibérations des ministres concernés. Plusieurs annonces laissent penser que ces réflexions aboutiront sans doute, avant la fin de l’actuelle session parlementaire, à une proposition de loi sur la fin de vie.

 

Notre propos ici n’est pas d’offrir une recension de la longue et passionnante intervention de Didier Sicard, d’autant que la vidéo de cette conférence sera très bientôt disponible sur le site du Centre d’Etudes du Vivant.  De même on ne saurait trop conseiller  à toutes celles et ceux qui se sentent concernés par l’éventualité de l’instauration de l’euthanasie, sous une forme ou une autre, par le vote  d’une loi venant réformer et compléter l’actuelle Loi Léonetti de prendre connaissance de ce Rapport de la Commission de Réflexion sur la fin de vie en France. On en connaît les grandes lignes et l’orientation suggérée vers une « sédation terminale », hypothèse à laquelle le Conseil de l’Ordre vient de se rallier, si l’on ose dire, in extremis. Il faut toutefois prendre connaissance de ce travail considérable réalisé en seulement quelques mois et qui constitue la synthèse la plus récente – et à notre connaissance la première du genre effectuée à ce niveau de compétence – sur l’état actuel de ce qu’il est convenu d’appeler la fin de vie en France.

Non pas seulement pour s’informer et de la situation telle qu’elle ressort de ce véritable audit, mais aussi parce que les commentaires violemment désapprobateurs des « pour » comme des « contre » l’euthanasie en viendraient pour un peu à occulter les faits présentés dans ce rapport, et à en déformer les conclusions.

Il suffit en effet de reprendre les nombreuses tribunes parues dans la presse depuis le début de l’année pour être frappé par la virulence de certains propos et pour prendre la mesure de la difficulté de l’exercice ô combien périlleux auquel s’est livrée la commission Sicard, en menant  une investigation aussi impartiale que possible sur un sujet aussi extraordinairement sensible et en terrain miné. Et les mines en effet n’ont pas manqué, à commencer par des « postures » de principe  ( pour reprendre un terme fréquemment employé par Didier Sicard ) et des engagements quasiment idéologiques s’opposant très violemment les uns aux autres. Le tout dans un contexte passionnel amenant très souvent les partisans et les opposants à l’euthanasie à des positions caricaturales voire à des propos outranciers. Certains en viennent purement et simplement au déni. Sur ce point, la récente tribune d’un cancérologue est caricaturale, qui prétend tout uniment n’avoir jamais de toute sa carrière entendu une demande d’euthanasie, dont on nous permettra de penser qu’on les aura d’autant moins entendues qu’elles n’auront pas été écoutées.

On dit bien qu’il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. En effet, à écouter attentivement les commentaires livrés  par Didier Sicard il apparaît clairement que c’est bien ce refus d’écoute en lui-même qui constitue la véritable indignité infligées aux mourants. Ce manque  d’attention de respect et d’écoute efface trop aisément les  murmures de mourants exténués dans le rythme effréné et le brouhaha d’un service hospitalier débordé.

L’incompétence des personnels à commencer par celle des médecins eux-mêmes face au mourir des patients a été à plusieurs reprises longuement détaillée. Si elle est clairement évoquée dans son rapport, Didier Sicard y est pourtant revenu avec une insistance d’autant plus grande que la nécessité de rester impartial semble sur ce point lui avoir pesé. Ce médecin formé dans les années 70, à une époque où l’imagerie médicale et les laboratoires n’en étaient qu’à la préhistoire d’une médecine aujourd’hui hyper-technicisée, a exprimé à plusieurs reprises et en termes éloquents à quel point la médecine semble de plus en plus coupée du corps même des patients,  qu’on ne saurait plus aujourd’hui ausculter, palper, écouter.  Les stéthoscopes portés en sautoir « comme de simples décorations » et dont on doute que l’on sache encore se servir en seraient un triste exemple.

Difficile en écoutant ce médecin évoquer  cette « perte du corps » par la médecine, de ne pas songer aux récentes déclarations des Facultés de médecine espagnoles. Celles-ci,  constatant le trop-plein de cadavres à disséquer se désespèrent de voir leurs étudiants préférer les dissections virtuelles à l’enseignement de leurs maîtres, bistouri en main. Désormais, à notre époque des vidéos games et des drones, ces jeunes gens pressés et soucieux de s’épargner une initiation pénible et supposée obsolète, plutôt que d’approcher les cadavres préfèrent toucher… des écrans.

À cette coupure du corps viennent s’ajouter d’immenses déficits de formation qui correspondent finalement à un véritable évitement de la mort, alors même que plus de 70 % des français meurent aujourd’hui à l’hôpital. Dans ces conditions, l’indignité n’est pas dans un mauvais traitement mais dans cet évitement même, dans ces morts de vieilles personnes amenées en urgence à l’hôpital par le SAMU appelé en urgence par un entourage désemparé et démuni d’autres secours médicaux, qui passent de vie à trépas sur un brancard, dans un couloir, seules et dans l’indifférence générale.

Rappelons ici que ces lacunes, ces incompétences, ces déficits d’information de formation et de savoir-faire, n’ont pas attendu le rapport de cette commission pour être cent fois repérées et dénoncées – et d’abord par des associations de malades du sida[1]. Sans doute serait-il injuste de reporter sur la seule médecine en général et sur la médecine hospitalière en particulier ce qui reste une attitude de la société en général vis-à-vis des « vieux » comme de la mort, faite d’un mélange inextricable de peur de honte de dégoût et de mauvaise conscience. Et cette coupure du corps  morcelé  dès la fin du siècle dernier, par les spécialisations médicales les spécialités pharmaceutiques et les marchés en résultant vient aussi compléter le triste panorama des dégâts provoqués dans notre médecine par un libéralisme économique plaçant la « profitabilité » au-dessus de tout.

Mais cela dit, il reste que jamais la confiance que le public fait à ses médecins et au système de santé n’a  jamais été aussi fortement compromise  qu’en ce début d’année 2013. Il faut revenir à la sinistre époque du sang contaminé, puis du scandale des hémophiles, puis des hormones de croissance pour se retrouver dans une telle ambiance de défiance et de mise en cause tant des médecins, des hôpitaux, des maternités,  que des médicaments et finalement du système de santé tout entier :   les dysfonctionnements de notre système de soins font plus que jamais  la « Une » de l’actualité et suscitent la défiance des patients.

La liste des affaires qui défraient la chronique et contribuent à remettre en cause la confiance des usagers envers le système de soin en général et des médecins en particulier est impressionnante : en pleine affaire du médiator et en quelques jours de janvier,  l’histoire  désastreuse des pilules de 3e  et 4e  génération et de Diane 35 (un produit contre l’acné prescrit comme contraceptif)  vient disputer la palme aux gros titres consacrés aux condamnations à de la prison ferme pour plusieurs médecins dans l’affaire des surirradiés.

Tout cela vient porter à son comble une ambiance désastreuse sur fonds de  dépassements d’honoraires, de redondance d’examens médicaux, de sur-prescription ou mésusage de médicaments, d’efficience même de telle ou telle technique médicale, de performance des hôpitaux, d’inégalités de plus en plus criantes d’accès aux soins…

Pour en revenir à la conférence de Didier Sicard, c’est pourtant dans ce contexte désastreux de scandales et d’affaires plus déplorables les unes que les autres que les conclusions de sa commission misent, implicitement,  sur l’inaltérable confiance des Français en leur médecine : « Les Français ont une confiance absolue en leurs médecins » réaffirmait d’ailleurs Didier Sicard lors de son intervention, sans paraître le moins du monde gêné par la proximité dans son propre propos de l’évocation de tant d’incompétences… et d’une si complète confiance des Français en leurs médecins.

Pour un peu, on penserait que la question ne se poserait même pas. Pourtant cette confiance si souvent proclamée est pour le moins, à notre point de vue, sujette à caution. On aimerait savoir sur quoi s’appuie cette déclaration du Pr Sicard sinon sur une conviction personnelle ? S’agit-il d’un constat de fait, ou d’une profession de foi pour le moins surprenante après un long exposé tout en finesse et en nuances sur les insuffisances du système hospitalier comme des médecins. Sur quelle étude appuie-t-on cette affirmation,  sur quelle enquête, qui aurait été menée dans des conditions méthodologiques acceptables sur ce sujet, auprès des premiers concernés eux-mêmes, en s’assurant que leurs réponses n’ont pas été dictées par la crainte de déplaire, d’avoir l’air de se plaindre, que cela se sache, ou par simple superstition ? Qui se risquerait à avouer ses doutes sur le médecin du service dont on dépend, ses réserves sur la disponibilités des infirmières, sur un médicament qui semble ne pas marcher ?

À notre connaissance aucune étude de ce type n’a été réalisée dans ce pays depuis de longues années : celles dont on dispose ont toutes été effectuées sans prendre en compte l’immense difficulté qu’il y a pour une personne hospitalisée à verbaliser ses angoisses dans un cadre aussi dénué d’empathie qu’une simple prise d’informations, en forme pour le grand public, de sondage d’opinion. Des informations qui pourraient bien confirmer le sentiment d’une perte de confiance de plus en plus marquée, et qui font clairement défaut aux élites qui nous gouvernent de si loin et qui s’apprêtent à légiférer dans un domaine aussi fragile, aussi intime, aussi singulier…

Il y aurait pourtant lieu à y regarder de plus près. D’autant qu’on imagine mal comment une loi instaurant l’euthanasie, c’est-à-dire en bon français le droit d’achever les mourants, pourrait en quoique ce soit améliorer la confiance des malades en leurs médecins. La confiance ne se commande pas. Longtemps, elle a manqué, et les malheureux qui ne se faisaient pas d’illusions sur un hôpital réservé aux pauvres savaient bien en entrant qu’ils allaient en ressortir « les pieds devant ».

Cette confiance des malades, qui fut si longue à gagner – faudrait-il qu’on enseigne aussi l’histoire de la médecine aux médecins ? – mesure-t-on seulement qu’elle peut se perdre, à nouveau ?

Quelles que soient les modalités de cette loi à venir, on ne pourra pas faire l’économie d’un débat ouvert et transparent, y compris sur les formidables enjeux de pouvoir qui se profilent derrière les meilleures intentions affichées. On voit mal comment il serait possible, devant tous les scandales les abus les mensonges et les tromperies qui caractérisent l’actualité médicale en France en 2013, que les « Hommes en blanc[2] », revus et corrigés en version « gamer » et « jeux d’arcade » remixée Dr House pourraient se contenter de nous dire: « Faites-nous confiance, on s’occupe de tout ».

 

GOS


[1] Le regretté  Jean-René Grisoni, président de « Positifs » publia dès 1990 un                   « classement » des hôpitaux qui fit scandale car réalisé par les malades : les médias ont pris la suite, mais sans passer par les « usagers ».

2 Médecin et écrivain français, André Soubiran (1910-1999) Les six tomes de sa série         « Les hommes en blanc » (1949-1958) ont connu un immense succès de librairie.

 

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2 réponses à Euthanasie : Faites-nous confiance, on s’occupe de tout.

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  2. Fabricius dit :

    Merci GOS pour ce billet décapant et pertinent.
    Le paradoxe de l’ADMD est de croire lutter pour un droit et un pouvoir du patient qui ne risque en fait que de renforcer le pouvoir médical de fait. Effectivement les pratiques « euthanasiques » sont déjà massives dans le corps médical.
    Il est à craindre que les considérations devenues habituelles de gestion et les calculs dit d’équité, auront bientôt raison des « inutiles au monde » : vieux, pauvres, « simples d’esprits », handicapés, délinquants etc. « Mais à quoi sert-il de s’acharner à les soigner ? »
    Quant aux infortunés « patients », ils sont effectivement bien contraints de « faire confiance » aux médecins. Ils le sont d’autant plus qu’ils sont en situation de vulnérabilité et de demande. Jointe à une légitime méfiance, cette situation ne peut que renforcer une fâcheuse agressivité réciproque.
    Il faut effectivement lire en détail le riche rapport Sicard.
    Un excellent petit livre de Céline Lefève « Devenir médecin » est aussi à recommander qui, loin d’être une sorte de vademecum habituel et attendu, est, en fait, un commentaire lumineux et stimulant du portrait d’un « médecin des pauvres » dans le film « Barberousse » de Kurosawa. A lire et à voir sans se lasser.