La Rouge

La « rouge » la « bleue » c’est comme ça que parlent les soldats quand ils évoquent la Légion d’Honneur et l’Ordre du Mérite. Et moi ça me rappelle irrésistiblement le joli temps de l’école Communale, celle de la rue Boulard en l’occurrence, où chaque semaine se terminait avec la remise solennelle des croix du mérite: la rouge, comme de juste, pour le premier, la bleue pour le second et la verte pour le troisième.

Je dis LE premier, LE second, parce qu’en cette lointaine époque les écoles communales c’était filles ou garçons, jamais les deux, et on choisissait pour vous : la vie était simple. Dans la rue Boulard, les garçons ressortaient le samedi midi en arborant fièrement la médaille obtenue pour le travail de la semaine et filaient faire un tour d’honneur au grand square pour épater les copains.

Et là y avait Mimile ! Pauvre Mimile, qu’avait toujours l’air, pauvre Mimile l’air de rien, toujours fayot toujours foireux toujours péteux et surtout si fort jalouseux !

Ce n’est pas qu’il apprenait mal les leçons, et au contraire, il les savait fort bien, et les répétait soigneusement : mais toujours en se donnant des airs et en imitant si bien les intonations savantes et les formules sentencieuses de monsieur le Directeur qu’on voyait bien qu’il s’y croyait déjà, au pupitre du Maître.

Pauvre Mimile,  du haut de sa petite taille perché sur l’estrade et avec son air de petite grenouille qui se gonfle, si satisfait et si fort rassotté de lui-même qu’à l’arrivée personne pouvait le blairer !

Pire que tout, le petit cafteur, le vilain petit rapporteur, passait son temps à dénoncer ses petites camarades (les mecs il n’osait pas) quand elles venaient jouer au petit square du côté des garçons.

Tout cela m’est revenu en mémoire d’un seul coup ce matin en lisant la presse et en découvrant qu’Elisabeth Roudinesco vient de recevoir la Légion d’Honneur. Et là je dois dire que moi que les décorations laissent froid, une fois n’est pas coutume : ça m’a fait plaisir ! Depuis le temps que ses amis attendaient qu’elle se décide à l’accepter, elle qui a si bien mérité et de l’Histoire, et des Lettres, et de la vie intellectuelle de ce pays, vraiment bravo, en voilà une qui n’est pas volée, de Rouge !

Et là figurez-vous que d’un coup d’un seul, allez savoir pourquoi, me revient le souvenir à la fois drôle et navrant, du pauvre Mimile, le Mimile qu’avait toujours l’air, Mimile l’air de rien, le rapporteur, le cafteur, le délateur…

Je me demande bien ce qu’il a pu devenir.

 

GOS

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