HEIDEGGER: CLAP DE FIN?

La prochaine publication des « Carnets noirs » de M. Heidegger dont on apprend dans un long article du Nouvel Observateur qu’ils contiennent plusieurs passages levant tout doute possible quant à la nature profonde et accablante  du nazisme de Heidegger va une fois encore relancer en France, pays d’accueil très privilégié de la philosophie du « sage de Messkirsh ». On se souvient du déchaînement de haine qu’avait suscité chez ses thriféraires la publication du livre d’Emmanuel Faye  » Heidegger – L’introduction du nazisme dans la philosophie ». Ce gros livre passionnant, que la montée de l’extrémisme nationaliste et du racisme  dans notre pays rend plus actuel que jamais, démontrait preuves à l’appui que les rapports de Heidegger au nazisme n’ont rien d’un fourvoiement temporaire et regrettable, mais au contraire qu’il a participé à l’élaboration de la doctrine hitlérienne. Il faut donc s’attendre à quelques déchirements et revirements dans les semaines à venir, mais aussi, bien entendu, à quelques nouveaux tours de force des indéfectibles admirateurs du renard Heidegger, qui semblent s’être volontairement enfermés dans le piège accueillant qui leur était tendu: ce fameux renard et ce piège que dénonçait Hannah Arendt, un piège d’où elle-même ne sortit  pas indemne.

 Extrait du journal de Hannah Arendt (manuscrit), datant d’août ou septembre 1953.

[Extrait de Journal de mes pensées, Cahier XVII,conservé au Deutsches Literaturarchiv de Marbach sous le n° 93.37.16 ; ce texte a été publié dans une traduction anglaise due à Jerome Kohn, cf. Essays in Unders­tanding, p. 261-362]

 

« Heidegger rapporte, très fièrement : « Les gens disent : ce Heidegger, c’est un vrai renard. » Or voilà l’histoire très-véridique du renard Hei­degger :

II était une fois un renard si peu rusé que non seulement il tombait régulièrement dans les pièges, mais ne savait même pas faire la différence entre un piège et ce qui n’en est pas un. Ce même renard avait en outre une infirmité, liée à quelque léger défaut de son pelage, en sorte que lui manquait totalement la protection naturelle dont jouissent les autres renards face aux intempéries auxquelles est exposée une vie de renard. Après que notre renard eut passé le plus clair de sa jeunesse à se démener dans les pièges tendus à d’autres comparses, tant et si bien qu’il n’était pour ainsi dire plus une seule touffe de sa fourrure qui s’en sortît indemne, il prit la résolution de se retirer entièrement du monde des renards et se mit à construire son terrier. Dans son ignorance inimaginable de la différence entre les pièges et les non-pièges, mais fort de son incroyable expérience en matière de pièges, il eut soudain une riche idée, qui, de mémoire de renard, n’était jamais venue à aucun goupil : il s’aménagea un piège en guise de terrier, s’y établit à demeure, et le fit passer pour un terrier parfaitement normal (non par ruse, mais parce qu’il avait toujours pris les pièges où il arrivait aux autres renards de tomber pour leurs terriers), mais il s’avisa néanmoins de devenir rusé à sa manière en apprêtant le piège arrangé par ses soins, et qui ne convenait qu’à lui seul, en piège accueillant pour quiconque voudrait seulement se donner la peine d’entrer. Ce qui témoi­gnait une fois de plus de sa grande ignorance en matière de pièges : nul ne pouvait se trouver à l’aise dans son piège, vu que lui-même occupait déjà les lieux. Et cela le contrariait beaucoup ; on sait bien, malgré tout, qu’il arrive à tous les renards de tomber à l’occasion dans des pièges, si rusés soient-ils. Comment donc se pouvait-il qu’un piège à renards, dis­posé de surcroît par le plus expert en pièges de tous les renards, fît piètre figure en comparaison des pièges tendus par les hommes et les chasseurs ? Pour la bonne raison, se dit-il, que le piège n’était pas assez clairement signalé comme piège. Notre renard eut donc l’idée de déco­rer son piège fort joliment et de disposer partout des signaux indiquant fort clairement : venez tous, venez donc voir un piège, le plus beau piège du monde. Une chose devint parfaitement claire, c’est que si d’aventure un renard allait se fourrer dans ce piège, ce n’était pas faute d’avoir été prévenu. Et pourtant, ils furent nombreux à venir. Car, nous l’avons dit, ce piège faisait office de terrier pour notre renard. Voulait-­on lui rendre visite dans le terrier qui était son chez-lui, il fallait bien entrer dans le piège. Tout autre que lui pouvait assurément aller voir ailleurs. Lui non, parce que son piège lui était au sens propre du mot taillé sur mesure. Ce qui fait que notre renard ayant élu domicile dans son piège disait fièrement : mon piège attire beaucoup de monde, me voilà devenu le meilleur de tous les renards. Il y avait bien là une part de vérité : nul ne s’y entend mieux en matière de pièges que celui qui, sa vie durant, a élu domicile dans un piège. »

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