SANTE MENTALE ET BARBARIE

« Le prétendu « art de vivre » des chemins les plus courts est, dans la logique de ses exclusions, une barbarie ».

Hans Blumenberg in « Le souci traverse le fleuve »

En matière de santé mentale aujourd’hui, avec la défaite de la psychanalyse et la chosification de la psychiatrie au profit d’une industrie pharmaceutique toute-puissante, le chemin le plus court est le médicament et le point d’arrivée la norme. Une norme sanitaire mentale plus que jamais contrôlée, maitrisée, chimiquée aux mains d’un Etat qui veille sur nous et s’assure que nous prenons bien nos médicaments avant de nous endormir d’un sommeil sans rêves.

La barbarie, à grands coups d’anxiogènes de calmants de pilules roses, de psychotropes, de régulateurs d’humeur, c’est désormais la normalisation par la camisole chimique : Big Brother aujourd’hui est pharmacien, et le « vivre avec » dans des villes peuplées d’insomniaques et de drogués médicaux, impose de survivre « sous » traitements…

Ceux qu’il convient de normer dont il est ici question sont les fous, les artistes, les différents et les différants, les « anormaux », les étrangers,  les nomades, mais aussi les enfants turbulents, et les cancres qui font l’école buissonnière, que l’on met sous Ritaline,  bref, tous ceux qui volens nolens  font des détours, ces fameux détours dont Hans Blumenberg dit qu’ils sont la culture même,  « la culture, ce système de protection contre la barbarie ».

Et comme pour mieux prévenir tous débordements, la moindre incartade, la moindre déviance, la plus anodine originalité comportementale est aussitôt dépistée, codexée, étiquetée comme « Trouble » et se voit d’autorité rapportée à une « conduite à tenir » médicale standardisée et à un  traitement-type  édicté en laboratoire.

L’instrument de cette normalisation –  qui sous couvert de distinguer le normal du pathologique  désigne, définit  et donc « cible » les déviances, les anomalies, les anormalités, les »troubles » – qui liste tout  ce qu’il convient de normer, qui codifie sa logique d’exclusion, et se constitue en tant que référence instituée et institutionnelle  de l’inculture – est désormais le DSM V.

Nous avons à présent tout à la fois la Bible de l’esprit rangé, classé, ordonné, sage et surtout compliant, le repérage exhaustif des troubles et anormalités qu’il convient de traiter, et un livre de recettes pharmacologiques édictant les prescriptions précises – et les conduites à tenir prescrites aux  psychiatres institutionnels sans états d’âmes, devenus perinde ac cadaver, auxiliaires d’une médecine d’Etat.

La barbarie  désormais  se dissimule derrière  cette norme thérapeutique chaque jour mieux perfectionnée, dont le tout premier objectif est de d’empêcher qu’un supposé trouble individuel puisse causer quelque trouble à l’ordre public, quelque désordre social, rejoignant ainsi la psychiatrisation à outrance de tout ce qui est peu ou prou différent et a fortiori dissident.

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